La mort de Lyhanna, âgée de 11 ans, tuée par un prédateur sexuel présumé, bouleverse, révolte et scandalise. Les circonstances de ce drame sont insupportables pour chacun d’entre nous. Elles touchent à ce que la société a de plus fragile et de plus sacré : l’enfance, l’innocence, la confiance. Il est humain, devant une telle horreur, de ressentir colère, incompréhension et besoin de justice.
Mais l’émotion, si légitime soit-elle, ne doit pas se transformer en emballement collectif. Car au moment où la douleur est encore à vif, où l’autopsie n’a pas encore livré ses conclusions et où deux enquêtes administratives sont en cours, la société tout entière semble se laisser gagner par une forme de frénésie accusatoire. Chacun devient procureur. Chacun désigne un coupable. Chacun réclame des comptes avant même d’avoir pris la mesure des faits, des procédures, des responsabilités réelles.
Dans ce climat de tension extrême, il est frappant de voir à quel point l’institution judiciaire devient à nouveau la cible privilégiée. Les magistrats sont livrés à la vindicte publique comme s’ils formaient un bloc homogène d’irresponsables et d’incompétents. Or, chacun sait que la justice fonctionne dans un cadre souvent lourd, parfois archaïque, alourdi par des textes successifs, par des procédures complexes, par des moyens insuffisants et par des injonctions contradictoires. Ce constat n’excuse pas les éventuelles fautes. Mais il impose au moins de sortir des simplifications.
Il est tout aussi troublant de voir certains responsables politiques, comme deux candidats à la présidence de la République par exemple, s’emparer du drame dans l’instantanéité, avec des propositions prétendument miracles, alors même qu’ils étaient hier aux responsabilités et qu’ils se montraient alors bien plus discrets. Le président de la République lui-même, garant du bon fonctionnement des institutions, ne peut se contenter de formules rapides ou de petites phrases. Une tragédie de cette nature appelle de la hauteur, de la retenue et du sens de l’État.
Car à force de chercher un fusible individuel, on finit par masquer l’essentiel : ce drame, s’il révèle éventuellement des défaillances humaines, pose surtout la question d’un système. Un système judiciaire devenu trop lent, trop complexe, trop fragmenté. Un système politique qui change sans cesse de priorités au gré de l’émotion publique. Un système médiatique qui, souvent, nourrit la sidération, entretient la peur et alimente une boucle sans fin de suspicion générale.
Oui, la justice va mal. C’est une certitude. Mais est-ce seulement à cause d’un homme, d’un magistrat, d’une décision isolée ? Ou bien est-ce le produit d’années d’empilement législatif, de renoncements politiques, de manque de moyens et de réformes inabouties ? La question mérite mieux que la précipitation. Elle exige une véritable compréhension de ce qui conduit, peu à peu, à l’asphyxie d’une institution pourtant essentielle à la démocratie.
Des décisions devront être prises, inévitablement. Mais elles ne pourront être justes que si elles reposent sur l’analyse, la lucidité et la responsabilité. Pas sur la peur. Pas sur la colère. Pas sur la mise en accusation immédiate et généralisée.
Messieurs les politiques, vos responsabilités ne pourront être effacées par le temps ni par la communication. Les choix faits depuis des décennies, les réformes retardées, les alertes ignorées et les moyens insuffisants constituent aujourd’hui le fond du problème. Il ne suffira pas de désigner un coupable de circonstance pour laver les fautes du collectif.
Face à la mort de Lyhanna, la France doit d’abord se recueillir. Puis comprendre. Puis agir. Dans cet ordre-là. Car la justice véritable ne naît jamais du tumulte. Elle naît de la vérité, du courage et de la fidélité aux principes que l’on prétend défendre.








