Lyhanna avait 11 ans. Une enfant. Une vie qui commençait à peine. Aujourd’hui, son nom s’ajoute à la liste insupportable de ces victimes que notre société pleure toujours après coup, lorsque plus rien ne peut être réparé.
L’émotion est immense. La colère aussi. Mais si cette tragédie doit avoir un sens, elle ne peut se limiter à l’indignation passagère ou à la recherche d’un seul coupable. Car derrière l’acte monstrueux d’un criminel déjà connu des services de police et de justice, c’est une chaîne de défaillances qui apparaît. Une défaillance collective.
La première est celle de l’État. Depuis des années, les gouvernements successifs ont multiplié les annonces sans toujours donner à la justice, à la police et aux services spécialisés les moyens humains, matériels et technologiques nécessaires à l’accomplissement de leurs missions. Les magistrats manquent de temps, les enquêteurs manquent d’effectifs, les services sont saturés et les outils informatiques demeurent souvent insuffisants ou inadaptés à la complexité des dossiers. Une société qui prétend protéger ses enfants ne peut accepter que ceux qui ont la charge de cette protection travaillent dans des conditions qui rendent l’échec prévisible.
La deuxième défaillance est celle de la représentation nationale. À force de réformes successives, d’ajouts législatifs et de réponses ponctuelles à chaque fait divers, le Code de procédure pénale est devenu d’une complexité extrême. Chaque nouvelle disposition est souvent animée de bonnes intentions, mais l’accumulation a fini par produire un système toujours plus lourd, plus lent, plus difficile à mettre en œuvre. Une justice efficace ne se mesure pas à l’épaisseur des textes mais à sa capacité à agir rapidement et utilement.
La troisième défaillance est encore celle de l’État, qui, de priorité en priorité, a fini par tuer la notion même de priorité. Tout est devenu urgent, tout est devenu essentiel, et lorsque tout est prioritaire, plus rien ne l’est réellement. Dans cet empilement permanent d’objectifs et de missions, la protection des plus vulnérables devrait pourtant demeurer au sommet de la hiérarchie des préoccupations publiques.
La quatrième défaillance concerne la magistrature et les services d’enquête. Non pas par manque de conscience ou d’engagement, mais parce qu’ils travaillent sous une pression devenue parfois insoutenable. Lorsqu’un magistrat doit traiter des centaines de dossiers, lorsqu’un enquêteur est confronté à des charges de travail démesurées, la capacité à identifier les véritables urgences s’émousse. Peu à peu, le risque apparaît de devoir renoncer, hiérarchiser dans l’urgence, repousser certaines alertes faute de moyens. Ce n’est pas une faute individuelle ; c’est le symptôme d’un système arrivé à saturation.
Enfin, il existe une défaillance plus diffuse mais tout aussi réelle : celle de la société elle-même. Trop souvent, les associations qui alertent sur les violences faites aux enfants, sur les prédateurs sexuels et sur les failles de la protection des mineurs mènent leur combat dans une relative indifférence. L’opinion publique s’émeut lorsque survient le drame, puis l’attention retombe. Cette indifférence collective a contribué à faire de ce phénomène une catastrophe nationale silencieuse. Car les responsables politiques ne changent véritablement les choses que lorsque la société les y oblige.
Il ne s’agit pas aujourd’hui d’exonérer le criminel de sa responsabilité. Il est le premier et principal responsable de cet acte abject. Mais il serait trop facile de s’arrêter à cette évidence. Car lorsque des individus dangereux sont identifiés, connus, signalés, et que malgré cela une enfant de 11 ans perd la vie, alors la question n’est plus seulement celle de la responsabilité individuelle. Elle devient celle du fonctionnement de nos institutions et de notre capacité collective à protéger les plus fragiles.
Lyhanna ne reviendra pas. Rien ne pourra effacer la douleur de ses proches ni réparer l’injustice qui leur est faite. Mais la pire des issues serait que cette mort rejoigne la longue liste des tragédies commentées quelques jours avant d’être oubliées.
Que la mort de Lyhanna ne soit pas seulement un drame de plus. Qu’elle devienne enfin le point de départ d’une prise de conscience nationale. Que l’État redonne à la justice et aux services d’enquête les moyens d’agir. Que le législateur simplifie ce qui doit l’être. Que les institutions retrouvent le sens des priorités. Que la société soutienne davantage ceux qui se battent pour protéger les enfants.
Car lorsqu’une enfant de 11 ans meurt alors qu’un danger était connu, ce n’est pas seulement une vie qui est brisée. C’est une promesse collective de protection qui a été trahie.
Et cette promesse, nous avons désormais le devoir de la reconstruire.




