Le chaos : Voulons nous rester spectateurs ou redevenir acteurs de nos vies?

Le monde bouge et parfois violemment. Il se déplace comme une plaque tectonique : sans prévenir, sans demander l’avis, et en fissurant au passage nos certitudes les mieux installées. Les codes qui régissaient hier encore nos relations, nos échanges, notre manière de produire, d’informer, de débattre, sont remis en question. Les repères se brouillent. La force prend parfois le pas sur le droit. La puissance économique sur l’humain. La vitesse sur le sens.

Dans ce grand chambardement, des peuples souffrent, meurent parfois victimes de génocides — et le plus troublant n’est pas seulement la souffrance, la mort, la torture mais l’indifférence qui les accompagne. Des drames à répétition, des images qui défilent, une émotion qui monte puis retombe, remplacée aussitôt par une autre actualité. Comme si la compassion était devenue une ressource limitée, soumise à l’usure, à l’habitude, au trop-plein. On s’émeut, on compatit, puis on passe à autre chose. Le monde n’a pas seulement mal : il s’habitue à avoir mal.

Et pendant ce temps, en France, le spectacle politique donne une impression de décalage. Non pas que les enjeux soient ignorés, mais parce que l’action semble paralysée. Impuissance réelle, complexité administrative, contraintes internationales, finances publiques exsangues : tout cela est vrai. Mais cela n’explique pas tout. Il y a aussi l’entre-soi, les postures, les mots qui tournent en boucle, les indignations sélectives et les réformes qui s’annoncent à grand bruit pour finir en demi-mesures. Le citoyen, lui, regarde et finit par se détourner. À force de ne plus croire que la politique peut changer la vie, on laisse la vie être changée par d’autres forces — rarement plus aimables.

Plus près de nous, il y a un autre effondrement, plus silencieux même s’il a alimenté nos colonnes ces dernières semaines et qui dit beaucoup de notre époque : celui du monde agricole avec ses icônes comme les ultras de l’A 64 et leur représentant Jérôme Baylle. Là aussi, tout le monde sait. Là aussi, tout le monde en parle. Mais rien ne change à la hauteur du problème. Un modèle économique qui n’est plus viable épuise les femmes et les hommes, les sols, les bêtes, et parfois la dignité. On demande de produire plus, mieux, plus propre, moins cher, en respectant toujours davantage de normes, tout en laissant les prix dicter leur loi comme si nourrir un pays n’était qu’un produit parmi d’autres. Le résultat est tragique : des exploitations disparaissent, des vocations s’éteignent, des hommes se suicident et une part de notre souveraineté s’évapore. Il faudra le dire clairement : on ne “répare” pas un système à bout de souffle avec des rustines. Il faudra le repenser entièrement.

À ce tableau anxiogène, certains répondront par le repli. D’autres par la colère. D’autres encore par le cynisme, ce refuge commode des impuissants. Pourtant, la solution — si elle existe — ne viendra pas uniquement d’en haut.

Elle réside dans les peuples. Dans le réel. Dans le local. Dans la capacité à refaire société.

C’est ici que la régionalisation reprend tout son sens, non comme une mode technocratique, mais comme une nécessité politique et humaine. Rapprocher les décisions du terrain. Adapter les réponses aux réalités vécues. Réinventer des solidarités concrètes, visibles, efficaces. Une région n’est pas qu’un découpage administratif : c’est un espace où l’on peut recréer des liens sociaux, bâtir des projets communs, mettre autour de la table élus, citoyens, entrepreneurs, agriculteurs, associations. C’est un niveau où l’on peut agir plus vite, plus près, et souvent plus juste.

Régionaliser, ce n’est pas fragmenter la nation : c’est lui redonner des racines. C’est resserrer ce qui s’est distendu. C’est faire corps. Faire nation autrement, non pas par des slogans, mais par des coopérations, des services publics accessibles, des filières économiques cohérentes, des choix énergétiques et agricoles assumés, une culture commune qui n’efface pas les différences mais les rassemble.

Repartir de la base : voilà l’idée. Refaire le monde non pas dans des discours grandiloquents, mais en rebâtissant les fondations. Retisser l’égalité réelle — celle qui permet à chacun d’accéder aux mêmes droits, où qu’il vive. Réhabiliter la fraternité — celle qui ne se limite pas aux émotions, mais se traduit en actes, en attention, en protection. Et faire de la solidarité non pas une variable d’ajustement, mais une boussole.

Le monde change, oui. Et il changera avec ou sans nous. La question n’est plus de savoir si nous pouvons empêcher la tempête. La question est de savoir si nous voulons rester spectateurs ou redevenir acteurs.

Parce que, face à l’anxiété, il reste une réponse qui n’a jamais été dépassée : faire peuple. Et, pour faire peuple, il faut recommencer là où tout commence : au plus près des vies. Au plus près du terrain. Au plus près de nous.

Mots-clés :

Articles en relation :

Derniers articles

Ne manquez plus un article :