Tribune Libre – Laurent Miro : « agriculture bio, nos élus n’ont pas de quoi pavoiser ! »

Laurent Miro, agriculteur et éleveur en bio à Montmaurin, livre son analyse de la politique en matière d'agroécologie, à l'issue du colloque toulousain sur l'alimentation.
Laurent Miro, agriculteur et éleveur en bio à Montmaurin, livre son analyse de la politique en matière d'agroécologie, à l'issue du colloque toulousain sur l'alimentation.

Laurent Miro, agriculteur-éleveur en bio à Montmaurin, engagé dans la défense environnementale, a assisté au colloque Alimentation et Agroécologie de Toulouse, organisé par le Conseil Départemental la semaine dernière. Au micro de la Petite République, il confie son ressenti et son point de vue sur ce thème fondamental, une alimentation de qualité et locale.

« Deux chiffres furent évoqués en préambule de la conférence toulousaine : 20% de paysans et paysannes bio en Haute Garonne et seulement 13% des surfaces agricole en bio (ces surfaces ne prenant pas en compte les forêts, espaces verts, une partie des parcs naturels). Il y a donc 87% des surfaces agricoles du département qui sont à la merci des substances chimiques comme les pesticides. Et davantage, si on compte les autres environnements non soumis à la réglementation bio, entraînant un impact délétère sur la biodiversité et notre santé.

Et nos élus crient victoire ! En brandissant que notre Région et notre département sont parmi les plus bio de France. Pas de quoi pavoiser, car au royaume des aveugles les borgnes sont rois.

Mais ces chiffres ont des conséquences plus profondes et plus contraignantes économiquement pour ceux qui font l’effort de produire en bio, protégeant ainsi le bien commun (air-eau-terre) des conséquences de l’agriculture chimique.

Ces 20% d’hommes et de femmes qui ont fait le choix de protéger, de s’engager, se retrouvent comme des Indiens en réserve, soumis à des dérogations, à la merci de la chimie tout autour d’eux. Ils se battent pour survivre sur 13% de la SAU (superficie agricole utilisée) de la Haute-Garonne. Ils sont en concurrence directe entre eux. Il n’y aura pas de bio viable sans une surface agricole bio de plus de 50%, sans que 1 hectare de bio ait une valeur supérieure à un 1 ha de terre sous chimie.

Oui, la PAC finance le foncier mais pas le foncier bio, ou si peu.

Ce fut une promesse de nos politiques, mais là encore ils ont fait marche arrière toute !

Après avoir promis comme on promet a des indiens des aides spéciales à la bio (« aides a la conversion en bio » et « aide au maintien ») ils les ont payées très tard. Ils ont fini par les supprimer ou les réduire drastiquement pour les rétablir en Occitanie semble-t-il en 2023. Mais à quelle hauteur et pour combien de temps ?

Comment construire une alimentation bio de qualité

J’ai lu sur un compte-rendu de la conférence (site du Conseil Départemental) qu’il fallait prendre un tournant radical dans la façon de produire, mais sans « dogme » et sans « s’interdire la chimie ».

Cela veut-il dire que l’agriculture qui s’interdit la chimie est un dogme ? Cette agriculture, qui est la seule garante de la préservation de nos rivières, de nos champs, de l’air que l’on respire, un dogme ?!

Quant à cet appel solennel à produire local et de qualité, « on vous le payera » n’engage pas grand monde. En l’occurrence est un cri du cœur de Marc Dufumier* que je crois sincère.

Mais je lui réponds que les paysans et paysannes de Haute-Garonne ont déjà relevé le défi de produire en bio sur 13% de la surface agricole et ils l’ont gagné. Mais là encore, les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Elle ne sont toujours pas tenues face aux engagements de la loi Egalim. La consommation de bio n’est pas de 20 %, les prix ne suivent pas. On promet débouchés et prix rémunérateurs pour le bio, tout en soutenant une concurrence déloyale comme les HVE (label Haute Valeur Environnementale). Le « produire local » a ici un fort goût de chimie et de pesticide…

Le bon sens paysan n’est plus la solution devant les problèmes qui nous guettent. Arrêtons de croire à ces chimères qui font d’un battement d’aile une tempête de l’autre côté du monde. Elles offrent le prétexte de l’immobilisme et permettent de placer le problème sous le tapis.

Nous ne sommes pas plus fous ou bêtes que nos anciens, nous paysans de 2023, mais sûrement plus responsables aux yeux de l’opinion publique.

Il y a encore 10 ans, les paysans étaient des victimes de la chimie des pesticides. Ils en seront les complices à présent, voire les coupables idéaux s’ils continuent de la défendre, aux côtés de certains politiques. La défendre avec des arguments de moins en moins crédibles, la nécessite d’une agriculture intensive exigeante en eau et en surface. 78% de la SAU du département sont subventionnés et ne réussissent qu’avec la chimie.

Il y a 10 ans, nous paysans, ne pensions pas aux conséquences de la chimie pour nous-mêmes et les autres. Mais aujourd’hui nous savons. Et comme le dit le bon sens pas forcément paysan « une personne avertie en vaut deux ». Il ne restera plus à la fin que celui qui vidait les bidons… les commanditaires seront loin ou ne seront plus coupables mais le paysan restera sur sa terre polluée, comme en Martinique avec le chlordécone*.

Une alimentation de qualité commence par une production responsable. Celui qui produit ce n’est pas l’INRA (Institut national de recherche agronomique) ni les agronomes, mais les paysannes et paysans. Ils sont déjà là pour faire du bio. Il suffit juste en priorité de changer ce que certains qualifient de dogme. »

Laurent Miro

*Chlordécone : pesticide utilisé dans les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe de 1972 à 1993 pour lutter contre le charançon du bananier. C’est une substance toxique pour l’Homme (NDLR)

* Marc Dufumier, agronome et enseignant-chercheur français, spécialiste des systèmes agraires et de leur évolution. Intervenant au colloque toulousain du 25 janvier 23.(NDLR)

https://www.haute-garonne.fr/actualite/pour-une-alimentation-locale-de-qualite

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