La semaine du cinéma asiatique à l’Isle en Dodon, sélection de films du festival toulousain Made in Asia, s’est clôturée samedi soir 25 avril sur un point d’orgue. La projection du film The Grand Master, de Wong Kar Waï, fresque opératique retraçant la légende d’un maître du kung-fu, de la fin des années 30 aux années 60, sous-tendue d’une dramatique histoire de passation, de pouvoir et d’amour impossible, dans le tumulte de l’occupation japonaise.
Pour illustrer ce superbe film de genre, sorti en 2013, traité par le réalisateur hongkongais comme une tragédie antique dont les personnages sont prisonniers, dans un esthétisme à couper le souffle, et des chorégraphies de combats saisissantes, servis par une musique épique et une mise en scène sur le fil du rasoir, usant -et abusant ? – du ralenti saccadé cher à Wong. Une magistrale expérience de cinéma pour ceux qui ne l’avaient jamais vu et une émotion renouvelée pour les autres.
A l’issue de la projection, Anissa Medjebeur, doctorante en études cinématographiques à l’Université de Montpellier, spécialiste du cinéma chinois, a décrypté pour les spectateurs les arcanes du cinéma hongkongais avec brio et érudition.
Existe-t-il des différences entre le cinéma hongkongais et celui de la Chine continentale ?
« Effectivement il y a des disparités et des caractéristiques spécifiques à chacun d’entre eux », précise la conférencière. Le cinéma hongkongais est né au XXème siècle, avec les premiers studios au début des années cinquante. A ce moment-là, le Maoïsme se répand en Chine alors que Hong Kong est toujours une colonie britannique, et les deux cinémas vont se développer différemment.
Aujourd’hui après la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997, la situation a changé. Les deux économies cinématographiques ont tendance à fusionner, du moins en termes de production. En revanche, sur les plans stylistique et esthétique, on retrouve dans certaines œuvres contemporaines, les caractéristiques hongkongaises, la touche film noir, les films de genre, combats d’art martiaux… »
Comment la rétrocession a-t-elle été vécue par les artistes ?
« Beaucoup d’entre eux ont émigrés aux Etats-Unis, au Canada et ailleurs. Ceux de la génération de Wong Kar Waï ont tous fait un séjour aux USA. Certains, comme John Woo, y sont restés et ont continué à faire des films avec les Américains, s’adaptant à l’industrie hollywoodienne. D’autres comme Tsui Ark, sont revenus en Chine pour y travailler. Pour ceux qui sont restés à Hong-Kong il faut depuis près de 30 ans maintenant, travailler avec la censure politique chinoise et produire des œuvres qui correspondent aux exigences du Parti communiste en place. »
Y a-t-il des disparités entre les moyens de production entre Hongkong et la Chine ?
« Selon la période évoquée, la façon dont les studios hongkongais ont été fondée est particulière. Les Chinois réfugiés dans la colonie britannique ont investi des capitaux dans le cinéma naissant, dont une partie venait des Triades, la mafia chinoise. La configuration géographique de l’île peu peuplée était favorable à l’implantation de gigantesques studios. De nos jours, ça reste compliqué. Les moyens viennent de guichets internationaux, grâce à des productions transnationales, et rappelons que la France est un grand financeur du cinéma mondial. Le cinéma hongkongais est un cinéma connu et apprécié de la sphère cinéphile internationale, ce qui permet un accès à des financements extérieurs. »
Comment sont formés les cinéastes asiatiques ?
« La nouvelle vague qui voit le jour à la fin des années 70 s’est formée en partie aux Etats-Unis et dans les pays anglo-saxons. Ça va les nourrir et influencer leur façon de réaliser les films, plutôt rebelle, expérimentale, vers un cinéma d’auteur. Actuellement les études sont dispensées à l’Académie de cinéma de Pékin. »
Une séance de cinéma exceptionnelle, pour (re)découvrir ce film fascinant, pêle-mêle monstrueux, disparate et poétique, qui laisse dans l’esprit une ineffaçable empreinte.







