L’inauguration de la place Albert Londres et le vernissage de l’exposition «Le Tour d’Albert Londres», en cette mi-juillet 2021, ont concrétisé un projet envisagé depuis plus de vingt ans. Labarthe-Rivière a ainsi voulu honorer une grande figure du monde de la presse et de la littérature, née en 1884 et décédée en 1932, dont la famille était d’extraction gasconne et parce que son grand-père a habité Labarthe-Rivière.

 

Ce mardi 13 juillet 2021, Claire Vougny, en compagnie de Marie Decolombel, vient de dévoiler la plaque dédiée à Albert Londres sur la place qui porte désormais son nom.

Une vie de roman

C’est en effet sous le mandat de l’ancien maire Arsène Dupuy qu’a germé l’idée de rendre hommage à  ce prestigieux journaliste, à la fois grand-reporter, écrivain et probablement espion pour le gouvernement français. Une vie de roman, qui le vit disparaitre dans des conditions mal connues en 1932, à 48 ans, lors d’un incendie, puis naufrage, du paquebot qui le ramenait de Chine. Accident ou attentat ? Il semblait sur le point de révéler des faits relatifs à des trafics d’armes, de drogue et d’immixtion bolchevique dans les affaires chinoises. Il avait, semble-t-il, effectué précédemment plusieurs missions comme agent secret, notamment en URSS en vue d’éventuels assassinats sur les personnes de Trotski et de Lénine. Réalité ou légende ?

Il est vrai que son exigence professionnelle bien réelle relevait d’une morale de l’action journalistique intransigeante: «un journaliste n’est pas un enfant de chœur, écrivait-il. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie». Et il y excellait.

Le prix Albert Londres, décerné pour la première fois en 1933, a couronné en 2005 Natalie Nougayrède dont la famille est originaire d’Ardiège. Elle fut directrice du journal Le Monde, elle est aujourd’hui éditorialiste au Guardian. Le prix Albert Londres lui a été attribué pour ses reportages en Tchéchénie et sur la prise d’otages en septembre 2004 dans l’école de Beslan, petite ville du Caucase russe.

Une exploration sans concession en quête de sensibilisation de l’opinion

La plume précise et acérée, Albert Londres disséquait les faits, sans concession, comme correspondant de guerre pendant le premier conflit mondial du XXème siècle, durant ses voyages en URSS, en Chine, au Japon, en Inde, dans les quartiers juifs aux quatre coins de l’Europe, dans les bagnes aux Antilles, dans les exploitations forestières ou sur les chantiers de construction de voies ferrées en Afrique.

Il révélait les absurdités, les injustices, il explorait les recoins de la condition humaine la plus marginalisée, celle des opprimés et des exclus. Il  éclairait les zones d’ombre, gardées sous silence, il sensibilisait l’opinion et obtint des changements concrets. Ainsi fit-il innocenter Eugène Dieudonné, un anarchiste français accusé à tort d’être membre de la bande à Bonnot dans les années 1910, et condamné au bagne. Ses reportages cliniques ont aussi eu une influence déterminante sur la décision d’abolir le bagne en 1938.

Il ne pouvait pas ne pas s’intéresser à ces marginaux d’un autre type que pouvaient être les coureurs cyclistes de son époque. Ainsi, suivit-il en 1924 le Tour de France de l’année qu’il appelle Tour de souffrance: 5425 km, 15 étapes, 361km en moyenne par étape (2938 km en 2021, 17 étapes, 173 km en moyenne par étape). Il décrit et dénonce les conditions de course impitoyables jusqu’à l’intolérable qui conduisirent les Pélissier, Henri (vainqueur en 1923) et son frère Francis, à quitter l’épreuve pour protester contre un règlement inique jusqu’à la cruauté.

Très brefs extraits des écrits d’Albert Londres sur le Tour de France 1924

L’exposition barthaine présente une douzaine de totems avec sur chacun d’eux une photo de la course accompagnée d’écrits d’Albert Londres, au fil de chaque étape.

1ère étape : «nous roulions depuis une heure et (…) de grands feux sauvages s’élevaient. On aurait cru des tribus venant d’apprendre la présence d’un tigre dans le voisinage: c’étaient des parisiens qui, devant ces braseros, attendaient le passage des «géants de la route».

2ème étape, entretien avec les frères Pélissier après leur abandon: « Vous n’avez pas idée de ce qu’est le Tour de France, dit Henri (Pélissier), c’est un calvaire (…). Nous souffrons du départ à l’arrivée. Voulez vous voir comment nous marchons ? (…) De son sac, il sort une fiole. C’est de la cocaïne pour les yeux, ça c’est du chloroforme pour les gencives… Bref, dit Francis (Pélissier), nous marchons à la «dynamite» (cocktail de cachets et de poudres…).».

Café de la Gare à Coutances (Manche, Normandie), lors du fameux entretien du 26 juin 1924 entre Albert Londres (debout, à droite) et les frères Pélissier (assis), après leur abandon.

5ème étape: «Cette nuit on ne nous a pas laissés dormir parce qu’il y a quatre cent quatre vingt deux kilomètres à ingurgiter. Ils (les coureurs) sont partis à dix heures du soir des Sables (d’Olonnes), ils arriveront à dix huit heures trente. Cela fera vingt heures et demie de selle pour cette étape».

Les coureurs submergés par la fatigue pouvaient être suivis par les spectateurs à pied.

 

9ème étape: «Il suffit de suivre le Tour de France pour que la folie vous semble un état de nature. (…) si quelqu’un m’avait dit: vous allez voir sept à huit millions de Français danser la guigue sur les toits, sur les terrasses, sur les balcons, sur les chemins, sur les places et au sommet des arbres, j’aurais dirigé aussitôt mon informateur vers une maison d’aliénés. C’eût été une erreur. C’est dix millions de français qui glapissent de contentement. »

Sur les routes caillouteuses des montagnes, les coureurs à bout de souffrance étaient par moments suivis par des correspondants de presse à pied qui prenaient des notes.

11ème étape : «Ils s’en allaient courbés sur leurs guidons, fixant la route, comme pour savoir si les gouttes d’eau dont ils la semaient étaient de la sueur ou des larmes. Ce spectacle se nomme une partie de plaisir. Ainsi en ont décidé les journaux de la région».

 

 

Une exposition et une place du village pour honorer Albert Londres

L’exposition sous la halle à Labarthe-Rivière  a été inaugurée le mardi 13 juillet par Claire Vougny, la maire du village. A cette occasion, elle a invité Arsène Dupuy à se joindre à elle pour un discours sous forme d’échanges avec Marie Decolombel et Monique Fy. Elles représentaient l’association «Maison Albert Londres» qui a fourni les éléments nécessaires à l’exposition. Cette association a sauvé et rénové la demeure du journaliste à Vichy, sa ville natale. Elle valorise ce patrimoine et un fond documentaire constitué d’écrits et d’archives du grand reporter disparu en 1932, à 48 ans. Une plaque a été ensuite dévoilée sur une des places du village qui portera désormais le nom de ce remarquable et mystérieux personnage dont la famille était originaire de la région.

Le lendemain, 14 juillet, entre le défilé de la caravane publicitaire et le passage des coureurs, Bernard Thévenet, vainqueur du Tour de France en 1975 et 1977, a visité l’exposition et signé le livre d’or de la commune.

Claire Vougny accueille chaleureusement Bernard Thévenet venu visiter l’exposition le 14 juillet, date anniversaire de la première victoire d’étape du champion français sur le Tour, le 14 juillet 1970, à La Mongie.