Ce mardi 13 juillet, la 16ème  étape du Tour de France 2021 arrive à Saint Gaudens. Si le passage renouvelé de la plus grande épreuve cycliste du monde a beaucoup fait pour la notoriété de la cité commingeoise, c’est aussi parce que Saint Gaudens a contribué à la légende de l’épreuve avec quelques hauts faits qui ont laissé une trace indélébile dans l’histoire de la course.

Ainsi, le 25 juillet 1950, à l’issue de la 11ème étape, la toute première rencontre entre le Tour de France et Saint Gaudens s’est révélée volcanique. Elle s’est conclue par un divorce à l’italienne, avec le retrait des deux équipes transalpines qui fit sensation pour des raisons autant politiques que sportives. En effet, au lendemain de la seconde guerre mondiale, la volonté de réconciliation entre la France et l’Italie n’était pas exempte de ressentiments au sein des deux populations. Les coureurs en ont fait les frais.

L’année précédente, en 1949, les cyclistes français avaient reçu un accueil mouvementé, émaillé d’insultes et de jets de pierres lors d’une arrivée à Aoste… Aussi, Gino Bartali et ses compatriotes reçoivent-ils, en cette année 1950, un accueil particulièrement hostile sur les routes françaises. Gino Bartali, vainqueur en 1948 et grand favori en l’absence de Fausto Coppi vainqueur en 1949, déclare même après une semaine de compétition qu’il «vaut mieux ne pas gagner»…

Divorce à l’italienne à Saint Gaudens

Lors de l’étape Pau-Saint Gaudens, courue dans un climat de plus en plus délétère, Robic et Bartali, pressés par le public, chutent dans l’ascension du col d’Aspin. Des spectateurs, enflammés par une ferveur nationaliste arrosée de quelques liqueurs locales, reprochent la chute de Jean Robic à Gino Bartali. Avec des menaces apparemment accompagnées de castagnes à la mode du coin (celles qu’a chantées Claude Nougaro).

Un épisode de trop qui a entrainé un des plus spectaculaires coups de théâtre de l’histoire du Tour. En effet, malgré la victoire d’étape de Bartali à Saint Gaudens, et la prise du maillot jaune par le toscan Fiorenzo Magni le même jour, les 17 coureurs italiens quittent la course dès le lendemain dans le sillage du directeur sportif Alfredo Binda. Le parcours du Tour est prudemment modifié: l’étape Toulon-San Remo prévue quatre jours plus tard est annulée. Le suisse Ferdi Kubler hérite du maillot jaune et le garde jusqu’à l’arrivée à Paris.

L’épisode de Saint Gaudens, entre commedia dell’arte et imbroglio politico-judiciaire jusqu’aux plus hauts niveaux des États, marque un tournant dans le déroulement du Tour 1950 et amorce un virage dans les relations diplomatiques entre la France et l’Italie.

En effet, les considérations politiques se substituent aux contingences strictement sportives. Une enquête est ouverte. Les parlements français et italiens débattent de l’affaire. En France, le ministre des Affaires  étrangères exprime ses « vifs regrets», et le président de la Commission des affaires étrangères, déclare solennellement que «les italiens sont des amis (…), nous ne pouvons permettre qu’une poignée de scélérats compromette les bonnes relations entre les deux pays». Pour l’ambassadeur d’Italie à Paris «le regret exprimé par le ministre français des Affaires étrangères a permis de rappeler que de tels incidents ne pourraient jamais perturber les relations amicales entre les deux gouvernements et les deux peuples».

Les italiens réapparaitront sur la Grande Boucle dès 1951, avec Gino Bartali 4ème, Fiorenzo Magni 7ème et Fauto Coppi 10ème au classement général final. Fiorenzo Magni a laissé passer sa chance en 1950 et ne gagnera jamais le tour de France (ce qui n’a pas forcément déplu à Gino le pieux, jaloux de son leadership), contrairement à Ferdi Kubler qui ne se classera cependant plus dans les 20 premiers, sauf en 1954 (2ème derrière Louison Bobet).

Louison Bobet entonne son chant du cygne à Saint Gaudens

Après cette entrée en matière tonitruante de Saint Gaudens dans l’histoire du Tour, la Grande Boucle revient dans la capitale commingeoise 5 ans plus tard, jour pour jour, le 25 juillet 1955. Louison Bobet se classe 2ème de l’étape Toulouse-Saint Gaudens (à 1’24’’ du vainqueur luxembourgeois Charly Gaul). Il prend le maillot jaune qu’il portera jusqu’à Paris pour sa troisième et dernière victoire sur le Tour.

Une première traversée des Pyrénées difficile pour Jacques Anquetil

En 1957, année de la première des cinq victoires finales de Jacques Anquetil, l’italien Nino Defilippis s’impose sur l’autodrome saint gaudinois devant Jean Forestier (2ème au général à Saint Gaudens et 4ème à Paris) et 16 autres coureurs parmi lesquels se trouve Jacques Anquetil. Le jeune normand a eu du mal à répondre aux attaques de ses adversaires dans Le Portet d’Aspet, puis le col des Ares et ensuite dans le Portillon. Il profite des 63 kilomètres de plat qui suivent pour revenir sur les premiers, avec l’aide du dacquois André Darrigade. Il subira une alerte encore plus sérieuse le lendemain dans l’Aubisque, concédant 2’38’’ à l’arrivée à Pau au belges Marcel Janssens (2ème à Paris).

André Darrigade au sprint 

En 1959 (année du triomphe de Fédérico Bahamontes), André Darrigade impose sa pointe de vitesse aux 25 coureurs qui arrivent groupés à Saint Gaudens. Louison Bobet est 3ème, Anquetil 4ème. (Henry Anglade sera 2ème, Jacques Anquetil 3ème, Roger Rivière 4ème et François Mahé 5ème au classement général final).

Un cocktail d’histoires belges en 1968

En 1968, le belge Georges Pintens gagne à Saint Gaudens devant un italien Silvano Schiavon et un espagnol Andres Gandarias. (Deux jours plus tard, Raymond Poulidor est bouté hors de l’épreuve après avoir été percuté par une moto de presse sur la route d’Albi. Ainsi s’écrit la légende du «poupoulaire» Raymond! Lors du prologue à Angers sur 5,8 km, il avait manqué le maillot jaune pour 6 secondes, battu par l’inattendu espagnol José-Maria Errandonea)… Le hollandais Jan Janssen rafle le Tour de France en dépossédant le belge Herman Van Springuel du maillot jaune lors de la dernière étape, à l’occasion d’un contre la montre. Un autre belge, Ferdinand Bracke, est troisième.

Luis Ocana sur la route de Saint Gaudens en 1970 prépare le putsch d’Orcières-Merlette de 1971

En 1970, une année outrageusement dominé par Eddy Merckx, Luis Ocana avait effectué un début de Tour souffreteux. Il avait même vécu une étape de calvaire devant la voiture balai, avant de ressusciter sur la route de Saint Gaudens où il s’impose après avoir résisté pendant 42 km aux équipes de sprinters à ses trousses: Cyrille Guimard 2ème à 2’22’, Ivan Basso 3ème, Walter Godefroot 4ème ! Une performance qui annonce le récital mémorable que l’espagnol de Mont de Marsan va donner l’année suivante dans les Alpes, entre Grenoble et Orcières Merlette, où il crucifiera «le cannibale» Eddy Merckx relégué à 9’46’’. Une lourde chute dans la descente du col de Menté le contraindra à l’abandon.

La victoire chimérique de Régis Ovion

En 1976, l’ancien champion du monde amateur de 1971, Régis Ovion offre une troisième victoire à l’équipe Peugeot (après Jacques Esclassan à Divonne les Bains, puis Raymond Delisle qui avait gagné la veille à Pyrénées 2000 et pris le maillot jaune). Reconnu positif au contrôle antidopage, Régis Ovion sera déclassé et la victoire sera attribuée au belge Willy Teirlinck.

Saint Gaudens, au carrefour de l’épopée cycliste pyrénéenne

Saint Gaudens, ville carrefour du piémont, au cœur des Pyrénées centrales, était bien sûr inexorablement appelée à devenir un lieu de passage, puis d’arrivée et aussi de départ du Tour de France, quand il a été décidé en 1910 d’envoyer chaque année les coureurs défier cette chaine montagneuse qui court de l’Atlantique à la Méditerranée (ou l’inverse).  Si c’est seulement depuis 1955 que la caravane fait halte à Saint Gaudens, c’est parce que la ville a dû se faire apprécier et reconnaitre face aux charmes et  à la concurrence légitime de sa belle voisine, Bagnères de Luchon (ville arrivée et départ tous les ans sans discontinuer de 1910 à 1938). Cette lutte d’influence perdure pour le bonheur des commingeois. Saint Gaudens a accueilli le Tour à l’occasion de neuf arrivées et dix départs. Ce 13 juillet 2021, le nombre des arrivées va rejoindre celui des départs, dans le cadre d’un évènement sportif mondial qui demeure une fête populaire. Et l’histoire n’est certainement pas finie: la kyrielle des exploits cyclistes avec ses péripéties et ses anecdotes saint gaudinoises va continuer à nourrir la légende du vélo, dès ce mardi 13 juillet 2021, et pendant très longtemps encore.