Puisque la pénurie de bon sens intime d y aller,

On vit une période tellement trouble, tellement troublante, on termine troublé. Est-ce la fin d’un monde ? Une pandémie de troisième zone venue des confins de la Chine a ébranlé le monde et Atlas ploie aujourd’hui sous le poids de la bêtise qu’il a à porter. Nous sommes issus d’un monde qui nous a vu grandir et mûrir, un monde dans lequel il a toujours fallu se battre pour faire sa place, un monde qui nous a appris la confiance et l’assurance. Un micro-virus nous a pris à la gorge, il ruine l’économie, il désappointe et décontenance les gouvernements,  il emporte avec lui les êtres aimés, nos aînés, leur mémoire et leur musique. De l’infiniment petit à l’infiniment grand, une petite merde chiée quelque part terrasse les géants.

Partout, c’est l’affolement. Les gouvernements, quels qu’ils soient sont démunis. Les mesures prises depuis six semaines sont déplorées inefficaces. Comment peut-il en être autrement ? Elles sont relayées, commentées, jugées, critiquées, contredites. Les réseaux sociaux, les médias alimentent le contexte anxiogène. Les avis différent, la dialectique engagée crée des tensions. L’impuissance générale génère la contradiction. On tâtonne, on se chiffonne. On ne sait pas, on ne sait plus. Dans la fourmilière, chacun se débat, solidaire de son voisin quand le danger menace toute la colonie.

Notre quotidien baigne sans avoir pied dans un univers d’informations vraies et fausses, de doutes générateurs d’angoisses. Chacun halète et se forge une opinion, différente de celle des autres, différente de celle qu’on avait la veille. Les contradictions successives, fausses excuses, faux pas ou alibis des gouvernants, jettent le trouble. On ne sait pas. Alors, la pénurie de bon sens prime.

Il y a un peu moins de deux mois, le monde est entré en confinement. La progression du virus invitait à la prudence. On a logiquement fermé les écoles, alors décrites comme des foyers de contamination. On s’est enfermé chez soi. L’économie s’est arrêtée. Le monde occidental a été plongé dans un coma artificiel, entubé et limité à ses fonctions vitales : le soin, la bouffe, les poubelles. Les autres se sont asphyxiées.

Six semaines plus tard, la pénurie de bon sens et la contradiction prévalent. Pour éviter les escarres, le déconfinement s’impose à son tour. Il faut se relever et relancer la musculature atrophiée d’une économie qui dépérit. Atlas a la tête lourde, les membres engourdis, la fièvre le guette, il doit se relever, retourner travailler, produire, faire tourner la toupie qu’il porte sur son dos.

L’école n’est soudainement plus le foyer de contamination préalablement dénoncé. Pourtant, rien n’a changé. L’immunité ou le vaccin restent en suspens. Pions d’échecs redoutés, la tranche d’âge scolaire est avancée en première ligne. L’école fermée pour des raisons sanitaires doit rouvrir pour des raisons économiques. Elle se doit de « garder » simplement  les plus petits, pour libérer les fous et les tours, toute la cavalerie lancée sur l’échiquier en quête de reconquête. L’école va réouvrir parce qu’il ne peut en être autrement, tel un sacrifice de pions sortis de la tranchée sous les ordres de maréchaux décisionnaires. Le ministère se réfugie derrière un protocole sanitaire utopique, des mesures draconiennes et coûteuses derrière lesquelles il conviendra de se protéger. Aux dires des professionnels habitués au quotidien à faire vivre les classes, ces règles définies s’avèreront vite irréalisables par le jeune public remuant. Au demeurant, à quatre ans, on n’a que faire des gestes barrières quand on veut simplement jouer avec les copains. C’est la guerre, on est en plein dedans. On fait appel aux volontaires. Il faut être sacrément gonflé pour faire endosser aux parents contraints la responsabilité d’envoyer eux-mêmes leurs chérubins sous la mine. La plupart préfère s’abstenir. Les autres, un bon quart, gardent l’image d’une école dans laquelle on s’épanouit, on joue, on échange, on rit ou veulent simplement se libérer du joug de marmots décidément trop remuants et envahissants ou, bien évidemment, ne peuvent pour des raisons professionnelles faire autrement. L’école sous l’ère du covid ne sera plus jamais comme avant.

Pour les équipes éducatives, l’angoisse palpable n’est pas une raison de s’y soustraire et la peur est mauvaise conseillère. A six semaines des grandes vacances, en rangs définis et parsemés, les écoliers présents seront autant de cobayes de laboratoire à l’offensive de la grande rentrée. Les groupes autorisés sont limités à quinze élèves, sans protection faciale quand dans les familles, les regroupements ne peuvent excéder dix membres et où, partout ailleurs, le port du masque, d’abord décrié par nos politiques, s’avère aujourd’hui un impératif verbalisable. Comment dénoncer l’aberration de penser que les enfants ne sont pas devenus en six semaines moins contagieux. Alors, on s’affaire, on s’organise. On s’articule autour d’un protocole qui ne pourra, en aucune façon, être respecté mais vers quoi les équipes enseignantes et municipales devront tendre. Quelle place sera laissée aux purs apprentissages quand il faudra l’abnégation nécessaire pour policer les nouvelles règles ? Les maires ultimes décisionnaires qui entérinent la fermeture de leur école restent de courageux marginaux. Les autres se réfugient dans leurs conseils, écoutent les membres qui composent dénoncer les risques encourus. Quand, au tour de table bras levé, chacun affirme sa conviction de ne pas remettre ses propres enfants à l’école, c’est là que la pénurie de bon sens prime à son paroxysme et que, contre l’avis intime de tous, la décision est prise. Au coup de sifflet, il faudra montrer les gorges déployées.

On doute la nuit, tout passe, tout fuit. Hier, le covid a emporté un être cher. Depuis quarante ans, ses mélodies ont accompagné chacune de mes journées martelées. Une musique enivrante et stimulante qui m’a toujours porté, emporté. Je ne vibre plus, je suis étranglé.