Petite République a accompagné une patrouille de gendarmerie du Comminges dans ses missions devenues impossibles même si elles sont acceptées. Sans attendre de merci ou une quelconque reconnaissance ils sont là. Une autre vision, une autre approche !  Un texte fort et émouvant de notre correspondant Jules de Saint Go.

On les voit de loin, depuis notre légitime confinement. Blottis, on peut les observer. Ils sont arrivés il y a quelques minutes et il y a fort à parier qu’ils resteront là deux bonnes heures, peut-être trois, selon. En marge du carrefour, bienveillants ou simplement veillant, le calot de rigueur vissé sur la tête, trois gendarmes se sont postés, sans masques, sans gants. Présence et permanence. Ont-ils la consigne de ne pas effrayer les gens ? Ils semblent rassurants. Sont-ils rassurés ?

Le carrefour commun était encore il y a quelques jours usité, fréquenté. Il relie trois ou quatre grosses bourgades mais le tout venant n’a plus le droit de véhiculer de l’une à l’autre. Pour le militaire, l’endroit est devenu stratégique. Les attestations qui permettent son emprunt n’engagent plus que l’honneur des quelques professionnels, héros de la nation, qui s’évertuent à aller soigner ou à ravitailler les supermarchés. Les autorisations distribuées sont draconiennes. Pour les autres, la consigne est aujourd’hui formelle : restez chez vous.

Et, dans ce bas Comminges, les gens dans leur ensemble subissent de plein fouet la médiatisation anxiogène. La télé, les réseaux sociaux ont révélé l’horreur. Les gens confinés jouent le jeu. La prise de conscience n’est peut-être pas unanime. La pandémie déferle et chacun reste chez soi. Oh, il y a bien ici, sur les trottoirs de la petite commune, d’irréductibles rares gaulois bavards toujours addicts à leurs papotages, à leurs commérages. La solidarité mécanique des petites villes, on se la raconte.  Un Gaulois par définition n’est pas un Chinois. Con fini, il ne sait pas se confiner. On les voit tôt le matin, aller chercher le pain, discuter, traîner, rentrer, ressortir acheter les cigarettes, traverser, rediscuter, repartir faire les courses. On les voit débarquer à quatre au supermarché, il faut bien sortir les gosses. On les voit remplir des caddies entiers puis revenir en remplir un second le lendemain. Les gérants de magasins de première nécessité font courageusement face en se consolant de constater à quel point ils se gavent. On les voit, ces Gaulois se mettre au footing, eux qui ne courent jamais. Toujours les mêmes, bravant inconsciemment le danger. De faction quotidienne, nos trois képis ici ont repéré la minorité rebelle et insouciante. Les braillards sont interpellés. Si les plus malins savent encore gérer la justification de leurs attestations, il faut reconnaître que l’opération est encore relativement aisée, les autres irréfléchis se justifient mal: « Oui, mais…. ». Visiblement, ils n’ont pas compris les consignes. «  Oui, mais… ?». Oui, mais Cruchot n’est pas qu’un simple chasseur de nudistes. Comment faire appliquer des directives à des gens qui ne comprennent pas ? Qu’est-ce qui n’est donc pas clair ?  Les contrevenants inconscients  sont verbalisés.

Ils sont encore là, vaillants soldats à surveiller une route désertée, une route départementale où même le radar fixe, apposé un peu plus loin entre deux arbres, d’habitude si illuminé, adopte maintenant la triste mine d’un pantin qui s’enquiquine. Il y a bien quelque personnel hospitalier qui passe subrepticement, une ambulance, un camion de ravitaillement qui déboitent et soufflent l’herbe printanière et les branches en fleurs sur les bas côtés. La nature revivrait-elle ? On compte désormais les voitures sur les doigts de la main. Chaque automobiliste de passage connait la donne. S’il est autorisé et peut se justifier, sa rencontre avec l’agent qui lui fait signe se fait à la hauteur du représentant de la maréchaussée, à l’arrêt, vitres fermées, attestation et carte d’identité plaquées collées par l’unique passager sur sa vitre. Un sourire, une compassion et un « Circulez… »  Et puis, il y a l’autre, le  gaulois contrevenant, celui qui pariait ne pas tomber sur une patrouille. Son air innocent, son regard fuyant dans l’air, lui confèrent finalement un air con. On dirait un gosse qui a fait une connerie. Le flic sait déjà à qui il a affaire. Les deux savent qui est en infraction. Le premier a joué, il a perdu 135 euros. Et s’il continue de jouer, il va perdre plus gros, bien plus gros. Le second, tunique bleue sans masque, ne joue pas, si ce n’est malgré lui avec sa propre santé.

Parce que, privé de sa sensibilité par sa profession, le militaire n’est pas pour autant dénué de bon sens. Il y a encore quelques jours, aux premières heures du confinement, il pouvait encore se montrer considérant, évaluer les risques pris, se contenter d’une sensibilisation, un simple rappel à la réglementation. Les ordres, les contre-ordres, la surcouche de nouveaux ordres qui se sont succédés dans les casernes revêtent tous un même cadre formel. Les ordres sont les mêmes à Paris, à Bordeaux, à Toulouse ou dans le trou du fond du Comminges : La verbalisation devient systématique. Aller chercher quelques fringues dans votre maison secondaire n’est plus possible, se confiner à dix chez un ami pour un barbecue n’est plus possible. Aller faire ses courses avec sa moitié sous le bras n’est plus possible. Sortir la ribambelle de rejetons infernaux face au vent, en famille, n’est plus possible. L’école est fermée. Plus grand chose, hélas, n’est possible. Personne ne peut plus aller à l’encontre des directives nationales. Enfreindre ne peut plus être un jeu individuel joué par tous quand la santé de tous est en jeu. On aurait tous nos raisons de le faire. Mais les nombrilistes sont encore trop nombreux à le faire. Personne ne doit déplacer d’un point A à un point B un virus invisible que personne ne souhaite finalement en sa demeure.

Et le verbalisé acquiesce devant le document qui lui est soumis à lecture de l’autre côté de la vitre et qui lui sera envoyé postérieurement. Il sourit, hypocritement sans doute. Il remercie et s’excuse platement. Un jeune interpellé s’excite, il se montre impertinent, il maugrée et proteste. « Le oui, mais » de mauvaise fortune. 135 balles et que celui qui est infecté lui jette la première pierre.

Le confinement est de rigueur, partout. Il n’a d’autre intérêt que d’éviter, en tout bon sens, l’engorgement des hôpitaux. Prenons conscience que le virus court toujours, malin, invisible et sournois. Les barrages de gendarmerie s’escagassent sûrement à gérer la digue. Un coup d’épée dans l’eau froide pour en retenir le courant. L’ennemi reste jusqu’à nouvel ordre insaisissable. Tapis chez nous, flics ou voyous, attendons tous que Pasteur sorte de sa tombe. Le prochain prix Nobel est à gagner par le seul génie qui saura l’arrêter.

BR