Professeur émérite de l’Université de Toulouse

Membre à part entière de la zone euro et ayant signé les accords de Shengen, la Grèce est un pays plus que jamais dans la tourmente. Face à une Turquie toute proche d’où les réfugiés syriens s’échappent, la Grèce voit croitre leur nombre à un rythme exponentiel sur son territoire. Cet afflux complique une situation économique déjà désastreuse. Le gouvernement d’Alexis Tsipras est en outre toujours englué dans des négociations sur le régime de retraite que la commission européenne veut une fois de plus raboté (c’est le onzième plan de réforme des retraites depuis le déclenchement de la crise grecque en 2009). Simultanément la perspective d’une restructuration de la dette grecque ou un effacement partiel de celle-ci, promis pour octobre dernier, sont toujours reportés et servent manifestement d’élément de négociation, pour ne pas dire de chantage, afin d’obtenir, une fois de plus, des sacrifices jugés nécessaires pour les grecs.

Pour comprendre l’enlisement actuel et finalement l’aggravation de la situation économique, il faut mettre en perspective les contradictions croissantes que posent le maintien de de la Grèce à la zone euro et en même temps l’impossibilité pour elle (mais aussi pour les pays européens) de la voir sortir de l’eurozone. Ces contractions sont aujourd’hui portées à incandescence.

Nous voulons mettre ici en évidence les termes du débat extrêmement vif qui, depuis maintenant cinq ans, oppose les partisans d’une sortie de la Grèce de la zone euro et ceux qui y voient au contraire un risque politique et financier majeur. La cristallisation des positions s’est manifestée à trois reprises de façon spectaculaire lorsqu’il a fallu accorder à chaque fois à la Grèce des aides, en mai 2010, mars 2012, et Juillet 2015.

D’un côté, il y a ceux qui affirme depuis 2010 que la dette de la Grèce est insoutenable et que la seule façon de gérer de façon efficace la situation financière de la Grèce est une sortie ordonnée de la Grèce de la zone euro avec pour conséquence une forte dévaluation de la nouvelle monnaie par rapport à l’euro. Cette option évite les aides des contribuables européens et permet de restructurer la dette grecque, voire de l’effacer partiellement, faisant ainsi payer seulement les créanciers imprudents de la Grèce. L’Allemagne et les pays du Nord de la zone euro, en particulier les Pays-Bas et la Finlande, ont toujours défendu cette position dans les négociations qui ont eu lieu dans les sommets européens des chefs d’Etat. Car, une fois hors de la zone euro, la Grèce ne pourrait plus faire définitivement appel à la solidarité européenne. Ce qui n’est évidemment pas le cas, si ce pays reste dans la zone euro.

De l’autre côté, les partisans du maintien de la Grèce dans la zone euro ont jusqu’à présent eu gain de cause. Ils avancent deux arguments principaux, le premier, politique, est largement mis en avant, le second, financier, est resté à chaque fois un peu en deçà. En effet, les partisans du maintien de la Grèce dans la zone euro ne manque pas de rappeler que la Grèce est historiquement le pays européen fondateur de la démocratie et que son éviction de la zone euro porterait un coup fatal à l’idée même d’une Europe politique ; il faut donc protéger la zone euro et montrer que la solidarité entre les pays de l’eurozone n’est pas un vain mot. Quant à l’argument financier, il se développe selon deux axes. Le premier consiste à évoquer le risque de contagion à d’autres pays européens si la Grèce sort de la zone euro ; les marchés pourraient spéculer sur les pays endettés avec pour effet le démantèlement de la zone euro et par conséquent de la construction européenne. Ce risque existe évidemment, mais il doit surtout être mis en rapport avec l’autre axe qui, lui, apparaît beaucoup plus substantiel. Est mis en avant le risque de faillite d’une grande banque européenne auquel il faut ajouter le risque d’une perte de crédibilité de la BCE .

Précisons ce risque, car il éclaire puissamment la nature des trois plans d’aide qui ont été accordés à la Grèce. En 2OO9, quand les agences de notation commencent à dégrader la note du pays, les créances privées et publiques des plus grandes banques mondiales sur la Grèce s’élevaient à 236,2 milliards de dollars alors que le rapport dette publique sur PIB était relativement contenu à 103,4%, (et seulement à 97,6% en 2008) chiffre qui se situait dans ce moment de la crise financière à la moyenne des taux d’endettement de l’Union européenne1.

Les banques qui détiennent ces créances sont essentiellement des banques européennes pour 188,6 milliards de dollars et quand on y regarde de plus près, on constate que toutes les banques européennes de l’oligopole bancaire mondial se trouvent engagés lourdement en Grèce et plus particulièrement les banques françaises (pour 75,2 milliards) et les banques allemandes (pour 45 milliards) ; suivent ensuite les banques britanniques (11,3 milliards) et les banques hollandaises (8,9 milliards)2.

Que craignent ces banques ? Que l’abaissement de la note de la Grèce entraine une dégradation de la valeur de leurs créances et, pire, que cela se produise en raison de la faillite de l’une ou l’autre d’entre elles (par exemple, fin 2009, le Crédit Agricole était engagé à hauteur de 30,3 milliards d’euros en Grèce, un record !). Début 2010, les dirigeants des plus grandes banques font vite l’analyse de la situation : pas question que ces créances deviennent douteuses ou dangereuses, surtout si, comme on commence à l’évoquer, la Grèce doit faire faillite et donc sortir de la zone euro. Joseph Akermannn, le Président de la Deutsche Bank3, parcourt donc les capitales européennes (notamment Berlin, Frankfort et Athènes) pour défendre un plan de sauvetage que les banques ont conçu elles-mêmes. Selon ce plan, l’aide qui doit être apportée à la Grèce doit servir en priorité à rembourser les banques.

Quand le 10 mai 2010 un plan de 110 milliards de prêt est décidé par le conseil européen pour éviter la sortie de la Grèce de la Zone euro, les grandes banques peuvent respirer. Elles se sentent de surcroît aider par la BCE qui, le même jour, décide que les Banques centrales de la zone euro pourront racheter des dettes privées ou publiques sur les marchés financiers secondaires. Il faut bien comprendre ici que ce plan européen (ainsi que le suivant en mars 2012) va permettre à ce que des créances logées dans le bilan des grandes banques, principalement celles de l’oligopole, vont se transformer progressivement, par leur rachat, en dette publique de l’Etat grec. Il faut ajouter que, contrairement à ce qui a pu être dit ici ou là, la grande majorité de ces créances sont privées et ne concernent donc pas la dette de l’Etat grec. Nous avons calculé que pour les quatre banques systémiques françaises engagées dans ces opérations de conversion (BNP Paribas, Crédit Agricole, Natixis, Société Générale), 20% seulement de leurs créances grecques étaient d’origine publique. Les expositions des banques étrangères à la Grèce vont alors fondre littéralement, car rachetées par la BCE et le Mécanisme européen de stabilité (MES). Entre 2009 et 2011, le premier plan va permettre de réduire d’un peu plus de la moitié ces expositions ; et le second plan va diviser par trois ce qui reste.

Au sein de la Troïka, la position du FMI mérite d’être regardé de très près. Elle constitue un élément de complication et finalement de contradiction supplémentaire. On sait maintenant que lors du premier plan d’aide, celui de mai 2010, le débat a été très vif au sein de l’institution internationale pour accorder le prêt de 30 milliards d’euros (sur les 110) à la Grèce. De façon traditionnelle, le FMI apporte son soutien à un pays que lorsque la dette est devenue soutenable, c’est à dire après restructuration ou effacement partiel, voire total de celle-ci. Or, pour la première fois de son histoire, l’instance dirigeante va, à une faible majorité de ses directeurs4, déroger à cette règle pourtant de bon sens financier. Par un document interne du FMI, révélé par le rapport du Comité sur la vérité concernant la dette publique grecque (rapport du 18 juin 2015), la décision de dérogation a été prise au regard du « risque de contagion » qu’une restructuration des dettes grecques pourrait entrainer. Aucun doute n’est donc permis sur le sens de cette décision : il fallait sauver les banques systémiques européennes lourdement engagées en Grèce et leur permettre de se débarrasser de leurs créances potentiellement toxiques.

Cette décision va laisser de lourdes traces au sein du FMI. Après plusieurs coups de semonces depuis le début de l’année 2015, l’organisation de Washington franchit le pas, et revient à ses fondamentaux financiers : elle fait savoir, le 30 juillet, que sa participation au prochain plan d’aide à la Grèce est en suspens. Elle le restera sans engagement « concret » des Européens à alléger la dette d’Athènes. La menace suscite l’effroi à Bruxelles et surtout en Allemagne où la présence du FMI est jugée indispensable. Le FMI exige que la restructuration de la dette grecque, soit explicitement mentionnée5. L’organisation rappelle qu’elle ne peut accorder des prêts à un pays que si sa dette est jugée « soutenable ». La créance d’Athènes ne pourra remplir les critères du FMI que si les Européens consentent un allégement « important », a répété, le 30 juillet 2015, Christine Lagarde. « Un volet de restructuration de dette est inévitable », a insisté la directrice du FMI, sous la pression des pays membres du Conseil d’administration du Fonds, agacés de ce soutien à la Grèce jugé disproportionné.

Autre membre de la Troïka, la BCE a toujours accompagné activement les trois plans d’aide à la Grèce. Dès le premier plan, la BCE a annoncé qu’elle rachèterait des créances privées ou publiques grecques sur le marché secondaire des titres financiers, façon pour elle de soutenir les banques qu’elles soient étrangères ou grecques6. Le traumatisme de Lehman Brothers était encore proche en mai 2010. Ayant en effet une tutelle du secteur bancaire européen et défendant les intérêts (la survie ?) des plus grandes banques, la BCE s’est opposée dès le premier plan à toute idée de restructuration qui aurait notamment mis en danger des banques systémiques européennes. A chaque fois donc, elle a accompagné les décisions de la Commission européenne, brandissant quand cela s’avérait nécessaire l’arme des crédits d’urgence pour faire plier les gouvernements grecs. Enfin, la BCE s’est opposée en 2012 à toute idée de restructuration des titres financiers qu’elle détenait à l’époque. Cela aurait impacté négativement son bilan et par conséquent sa crédibilité avec, à la clé, une recapitalisation nécessaire de la Banque centrale. Or ces injections de capitaux auraient été jugées impossibles pour les pays de la zone euro en ces périodes de disette budgétaire. L’euro aurait alors subi les attaques des marchés financiers. Inacceptable pour la BCE7 ! Même raisonnement pour le Grexit. Une sortie de la Grèce de la zone euro mettrait en danger la zone euro elle-même et donc l’existence même de la Banque centrale.

Résumons. L’Allemagne et les pays du Nord sont toujours pour le Grexit, sortie à laquelle se sont opposés farouchement jusqu’à présent la BCE, la Commission européenne et la majorité des chefs d’Etat de la zone euro. Sur l’idée de restructurer la dette publique avec une décote « importante » tout en maintenant la Grèce dans la zone euro, seul le gouvernement grec et depuis peu le FMI s’y montrent favorable. Bien évidemment, les grandes banques de l’oligopole étaient opposées jusqu’en mars 2012 à tout effacement de la dette grecque, tout comme elles étaient opposées au Grexit. Cela aurait impacté certes leur bilan directement, mais les effets indirects auraient été probablement considérables en raison des effets de contagion sur les marchés et de la mise en jeu de produits financiers dérivés hautement spéculatifs qui auraient mis en danger la stabilité du système monétaire et financier mondial.

Le résultat de l’action des grandes banques, et plus encore de leur désengagement de la scène grecque depuis le milieu de l’année 2012, est d’une clarté absolue : une fois de plus, il est parfaitement prévisible, Grexit ou non, que les contribuables, ici européens, vont être mis à contribution comme ils l’ont été, à l’échelle mondiale, lors de la crise de 2007 – 2008. En étant l’otage de l’oligopole bancaire, le Etats européens, et pas seulement l’Etat grec, vont donc connaitre une nouvelle ponction sur leurs finances publiques. Dans ces conditions où est passée leur souveraineté budgétaire ?

Il est temps de changer l’orientation des politiques économiques mises en oeuvre en Europe. Mais cette réalité dépasse largement le cadre européen. Seule une réforme profonde du système monétaire international pourra conférer de nouveau aux Etats une maitrise de la création et de la gestion de leur monnaie. L’enjeu est non seulement de casser le pouvoir exorbitant de l’oligopole bancaire, mais également de pouvoir articuler dorénavant dans un cadre cohérent le pluralisme monétaire, aux trois niveaux souhaitables : local, avec des monnaies complémentaires, national, avec des Etats retrouvant en grande partie leur souveraineté monétaire et international avec la création d’une monnaie commune qui permettrait de stabiliser l’ensemble du système, à condition que son institut d’émission soit légitimée par un pouvoir démocratique.

1 L’origine de la dette grecque est due à plusieurs facteurs. Comme les autres pays européens, la Grèce connait des déficits chroniques durant les années 2000. Mais surtout, l’emballement du budget militaire date des années 2008 et 2009, par conséquent en pleine crise financière, en raison des achats de frégates (au nombre de 6) et d’hélicoptères (15) à la France, et de tanks et de sous marins (6) à l’Allemagne.

2 Pour la France : Crédit Agricole, BNP Paribas, Société Générale, BPCE et Natixis. Pour l’Allemagne : la Deutsche Bank. Pour la Grande-Bretagne : Barclays, HSBC, Royal Bank of Scotland. Pour les Pays Bas : ING. Toutes ces banques sont systémiques et appartiennent à l’oligopole.

3 La Deutsche Bank n’a jamais voulu à l’époque révéler son exposition exacte sur la Grèce. Ceratines estimations l’ont évalué à 1,5 milliards d’euro, ce qui est relativement limité. Mais, l’intérêt de la banque était tout autre. La Deutsche Bank est en effet premier fabricant de produits dérivés dans le monde. Une nouvelle crise bancaire aurait eu sur son bilan des effets dévastateurs considérables.

4 La décision a été obtenue au sein de l’instance dirigeante par 14 voix des directeurs exécutifs sur 24. Les directeurs qui ont été mis en minorité ont vivement protesté contre cette décision, mais le débat est resté interne à l’organisation.

5 Mais cette exigence s’est jusqu’ici heurtée à l’intransigeance de l’Allemagne et d’une partie des pays européens. La chancelière Angela Merkel et son ministre des finances, Wolfgang Schäuble, n’imaginent pas faire avaler cette idée au contribuable allemand et encore moins au Bundestag.

6 L’eurosystème, autrement dit la BCE et les banques nationale de l’eurozone, détenait fin 2011, 45 milliards d’obligations de dettes publiques grecques.

7 Depuis la fin du mois de juillet 2015, la BCE semble avoir assoupli sa position. Entre la peste d’une sortie de la Grèce de la zone euro, et le choléra d’une restructuration de la dette publique, la Banque Centrale européenne semble devoir préférer ce qui apparait à ses yeux le moindre mal en se ralliant à l’idée d’une restructuration, qu’elle avait jusqu’à présent refusé d’envisager. Il faut dire ici que l’impact de cette restructuration ne toucherait plus les banques systémiques, mais seulement son bilan, à elle. Un moindre mal finalement que celui de l’éclatement de la zone euro.