Une porte s’ouvre, quatre mains s’étreignent avec beaucoup d’empathie et l’échange de regards qui fixe à jamais une rencontre que l’on ne pourra désormais oublier. Les mots de bienvenue ne sortent pas de la bouche mais du coeur.  C’est vrai que la langue peut paraître comme un obstacle à prime abord mais tellement surmontable… La fraternité qui se dégage de cette entrevue réussit à faire tomber les barrières. On se sourit, on se parle avec les mains, on mime des scènes pour mieux se faire comprendre. Fort heureusement, Katjia Urban, l’interprète, est là pour nous aider à aller au fond des choses.

Nous sommes devenus citoyens du monde et les barbelés dressés ci et là dans une Europe en déconfiture font honte à la conscience humaine.

Mohamed a 54 ans. Il aime viscéralement son pays, la Syrie, et sa culture orientale qui possède tant de richesses. Il vit à Alep, ville fantastique qui célèbre les arts et la fête et qui aimait vivre la nuit.

Avant que les hommes ne deviennent fou, Mohamed avait une entreprise familiale très prospère. Travaillant avec ses frères, ils étaient artisans d’art, spécialisés dans la poterie. La vie était si belle et si douce. Le dimanche, c’était les repas de famille, la joie d’être tous ensemble, les petits-enfants qui courent et qui crient. Les deux filles appliquées qui font des études supérieures pour devenir enseignantes et ce fils chéri qui vogue vers son destin tragique. Des gens comme nous, qui aspirent aux mêmes choses que nous. Un bonheur qui ne laissait en rien présager la suite. Ils n’avaient pas prévu de se trouver dans des flots humains que l’on montre du doigt, de se faire traiter comme des pestiférés, des envahisseurs. Ils n’avaient pas prévu de se trouver dans des embarcations de fortune où l’on voit mourir ses compagnons d’exode. Ils ne voulaient pas des pleurs ou des larmes, de cette souffrance qui vous détruit de l’intérieur vous empêchant de dormir et d’espérer. Ils voulaient simplement vivre.

Mais d’autres en ont décidé autrement. Alep n’est plus qu’un champ de ruines où la mort rode à chaque coin de rue. Des tirs d’armes automatiques, des bombardements incessants, des voitures piégées, des snipers et cette vision horrible de cadavres qui jonchent le sol. L’Ouest de la ville est tenue par Bachar El Hassad , l’Est par Daesch et les rebelles. « La ville qui ne dormait jamais est devenue déserte. »

Mohamed, c’était comment, avant, la Syrie, pourquoi en est-on arrivé là ?

Il est inutile de nier qu’avant ce que certains appellent la guerre, Bachar El Hassad n’était pas un grand démocrate. C’est vrai qu’il fallait payer quelques pots de vin de ci de là pour être tranquille mais on vivait heureux et en paix. Il y avait la liberté de culte pour chaque confession, les chrétiens pouvaient aller à la messe comme les musulmans à la mosquée. Les communautés cohabitaient sans difficulté aucune et on ne demandait pas à son voisin à quelle religion il appartenait, on lui demandait simplement « Comment allez-vous ». Je refuse d’être politisé. Je suis un potier, c’est tout. Je ne veux pas rentrer dans tout cela. Simplement, depuis le conflit, la situation est intenable et le sera pour quelques décennies encore.

Au départ du conflit, quatre jeunes syriens qui manifestaient ont été tués par les troupes de Bachar El Hassad. S’en sont suivies des manifestations. D’entrée, les manifestants ont été poussés par des gens de l’extérieur de la Syrie pour fomenter la révolution. Je pense aux afghans mais pas seulement. Au fil du temps, c’est devenu un théâtre d’opérations pour la communauté internationale. D’autres pays se battent sur le sol syrien mais pas pour la Syrie ou son peuple. Ce sont des intérêts internationaux qui nous dépassent. Pour moi, c’est le début de la troisième guerre mondiale qui se joue en Syrie mais j’espère me tromper.

Qu’est-ce qui vous a décidé à partir ?

Pendant 2 ans, j’ai pu payer l’armée de Bachar El Hassad pour ne pas que mon fils soit enrôlé de force. Malheureusement, un jour c’est arrivé. Le poste où il se trouvait a été attaqué par Daesch. Depuis, il a disparu. J’ai pu le voir sur des vidéos, attaché, on voit qu’il a reçu des coups. Je n’ai pas confirmation de sa mort mais… il est difficile d’espérer, nous craignons le pire.

(Nous regardons ensemble les vidéos à la demande de Mohamed et des larmes coulent pudiquement sur ce visage marqué par la douleur)

Ensuite mon entreprise a été bombardée et détruite. Mon magasin à Damas a été incendié. On ne pouvait plus travailler et donc gagner de quoi vivre. Il n’y avait plus aucun avenir dans le futur. Il fallait prendre une décision, alors nous avons décidé de partir.

Avec l’argent qui nous restait, nous avons compris que ça ne suffisait pas pour tout le monde, donc mon frère le plus jeune, mes deux beau-fils et moi, le plus âgé, nous avons pris la route vers l’Europe. C’est dangereux et beaucoup de gens meurent en chemin, nous ne voulions pas risquer la vie de nos familles. Dans un pays islamique modéré, un groupe de femmes et d’enfants est en sécurité, tant qu’ils restent discrets à l’intérieur de la maison et qu’ils ne s’opposent pas aux combattants. Les hommes sont enrôlés de force dans l’une ou l’autre des armées. Bien sûr, nous avons toujours peur des bombes pour nos familles mais, au moins, ils ne dorment pas dans la rue.

C’est dur pour nous, elles nous manquent beaucoup mais nous n’avions pas le choix. Notre pays va vivre la guerre pendant des années, notre seule chance est d’avoir confiance en notre force, notre savoir et nos compétences pour rebâtir une vie digne, dans un pays en paix.

Comme les frontières sont fermées, nous avons dépensé 25000€ pour arriver tous les quatre en Allemagne. D’abord en bus jusqu’au Liban puis, comme nous en avions les moyens, nous avons rejoint la Turquie en avion. C’est dans ce pays que les passeurs rentrent en jeu. Un premier bateau nous a amenés sur une île grecque. La traversée s’est bien passée. Il n’en a pas été de même sur le deuxième bateau, véritable coquille de noix. Le moteur est tombé en panne. Nous avons dû jeter toute nos affaires à l’eau. Nous avons cru nous noyer trois fois. Je suis arrivé en Grèce avec les vêtements que je portais les papiers et l’argent restant que nous avions scotchés sur notre peau. Ensuite nous avons avancé vers l’Allemagne à pied, en bus, en stop ou en train. Chaque frontière devenant plus difficile à franchir que la précédente. A Munich, des agents français nous ont dit que nous étions les bienvenus en France.

Katjia Urban, accueillir des réfugiés syriens est-il une chose insurmontable ?

Mohamed, son frère et ses gendres ont été conduits en bus à Paris. Ils ont été logés dans un lieu d’hébergement provisoire, sans aucun encadrement. Ils étaient livrés à eux même. On ne leur apprenait pas le français et ils sont restés là 2 mois à attendre. Depuis le mois de novembre 2015, ils sont à Foix car l’office français d’intégration et d’immigration les ont dirigés vers ce département où, semble-t-il, les potiers sont nombreux ! C’est un collectif qui les a accueillis, un appartement leur a été réservé.

L’accueil des réfugiés demande un encadrement. Il faut d’abord de l’écoute, puis expliquer notre culture car, pour eux , c ‘est une véritable jungle. Ils ne sont pas habitués à autant de paperasse. Pour conduire, il y a trop de panneaux sur les routes et c’est très compliqué. Ils se montrent étonnés de l’obligation de devoir assurer une voiture! Il faut un accueil plus spécifique à cause de la langue.

C’était des gens bien installés dans leur vie, habitués à prendre des décisions. Ce ne sont pas des réfugiés économiques qui viennent chercher de l’argent. C’est une difficulté pour eux de sentir cet assistanat et que l’on puisse décider à leur place. On restreint leur libre arbitre, on les infantilise. On peut très bien réussir cette intégration mais il faut être présent. Il manque beaucoup de traducteurs. La difficulté de la langue est, quand même, un handicap majeur. Il n’y a aucun suivi psychologique alors que les traumatismes qu’ils ont subi sont très importants.

Je suis épatée par la vitesse d’adaptation et la soif de faire partie de notre monde rencontrées « chez nos nouveaux voisins ». Les barrières linguistiques et culturelles existent mais, dès qu’il y a une ouverture, ils posent des tonnes de questions. Si nous ne faisons pas d’effort aujourd’hui, nous ne pourrons jamais nous comprendre et chacun restera dans son camp. Nous avons autant de choses à apprendre d’eux que nous en avons à leur montrer. Le chemin ne sera pas facile, mais la volonté de réussir et la motivation d’aller vers nous sont grandes, c’est une chance et une ouverture que beaucoup d’entre nous pourraient prendre comme exemple. Ces personnes qui n’ont pas choisi d’être ici sont confrontées à une population plutôt hostile, elle-même déjà en situation difficile du fait de la crise économique, du chômage. Réaliser que les choses ne sont pas faciles pour nous aussi est un choc pour beaucoup d’entre eux car l’image de l’Europe c’est la richesse et la facilité. Il y a du travail des deux cotés, trop longtemps les cultures de l’Orient et de l’Occident sont restées séparées et la radicalisation des dernières années fait peur à beaucoup. Mais, si nous arrivons à bâtir des ponts solides d’amitié et de solidarité, portés par l’écoute et la compréhension mutuelles, les deux côtés seront gagnants. Tout ce qu’ils demandent, c’est une chance de vivre en paix et dans la dignité, voir leurs enfants grandir et s’épanouir, entourés d’amis, respectés dans leur communauté, tout comme nous.

Alors Mohamed, cette nouvelle vie ?

C’est difficile pour nous de ne pas comprendre les gens autour de nous, tout le monde parle vite, les gestes ne veulent pas dire la même chose. La tête me fait mal tellement je m’efforce d’apprendre, mais je ne suis pas tout jeune et votre monde est tellement différent….

Je suis habitué à gérer ma vie et mon entreprise, conduire, être responsable de moi-même, maintenant je ne sais pas ce que j’ai le droit de faire. Nous ne connaissons pas les lois et habitudes ici et nous avons peur de faire des fautes. Pour le moment on nous a dit que nous n’allions pas travailler avant deux ans, j’ai peur de ne pas pouvoir nourrir ma famille et je suis gêné quand je dois demander de l’aide. Je ne savais pas à qui m’adresser avec mes questions. Après deux mois, on nous a envoyé en Ariège, nous avons eu de la chance. Nous avons rencontré des personnes qui nous aident à comprendre ce que les bureaux officiels nous demandent.

Quel est la vision de votre vie future ? Est-ce que vous voulez rentrer en Syrie ?

Notre vie a totalement changé mais nous sommes en vie et, une fois nos familles réunies, nous pourrons tout recommencer. J’ai rencontré beaucoup de peurs et préjugés depuis mon arrivée. Des fois, je ne sais pas comment je vais comprendre tout ce qui m’arrive, mais la guerre dans mon pays ne s’arrêtera pas demain. Je dois faire face à ça et faire ma vie ailleurs. Je veux montrer que la culture syrienne a des richesses à vous apporter. Mon frère et moi sommes potiers, notre vie c’est notre artisanat d’art, c’est créer des objets harmonieux et utiles avec nos mains, c’est le bonheur de la famille, la joie d’être en vie. C’est tout cela que nous voulons partager avec vous. Nous sommes un peuple généreux et paisible, nous aimons nos femmes et nos enfants, tout comme vous, nous souhaitons vivre respectés par nos voisins et amis, tout comme vous.

Tout est bien qui finit bien.

Vendredi 26 février 2016, Mohamed, ses frères et ses gendres étaient à l’aéroport de Toulouse-Blagnac. Après un voyage en bus jusqu’au Liban et un passage à l’ambassade de France, le reste de la famille restée à Alep a pu enfin les rejoindre. Une impatience et la peur que tout cela ne soit pas vrai. Un dernier contrôle par la police de l’air et des frontières qui n’en finit plus et, d’un seul coup, la famille qui apparaît derrière une porte. On cherche sa respiration, on a une irrésistible envie de se toucher. Enfin réunis ! Des larmes de joie et des étreintes qui n’en finissent plus. L’émotion est partout même chez les accompagnants ou les voyageurs témoins de la scène. Reem, la fille de Mohamed, se blottit dans les bras de son mari. Des mots tendres, des mots se murmurent à l’oreille. Contrairement à ce que disait Brel dans sa chanson Orly, on ne consomme pas l’Adieu, on consomme la vie et les retrouvailles. Oubliée la déchirure du départ, oubliée l’embarcation de fortune où l’on a failli mourir, oubliées les humiliations et les regards difficiles que l’on peut croiser. Le fils, là où il se trouve, est dans toutes les pensées et l’on espère encore et on espérera toujours. Le convoi disparaît pour revenir à Foix. L’espérance d’une nouvelle vie et d’un nouveau départ. Non, les réfugiés qui fuient la guerre ne sont pas une horde sauvage qui veut nous envahir. Ce sont nos frères et nos sœurs qui ont besoin qu’on leur tende les bras.

Et pourquoi ce qui a été possible dans l’Ariège ne le serait-il pas ailleurs, comme en Volvestre par exemple ? Nos individualismes et nos peurs de l’autre seraient-elles les plus fortes ?

Je vous souhaite bonne route Mohamed, à vous et aux vôtres. J’espère que le destin permettra que nos chemins se rencontrent à nouveau. Je suis honoré de vous avoir connu…