L’interrogation d’un enfant qui ne reçoit pas de réponse satisfaisante peut rester en sommeil sans disparaitre pour autant, avant que la curiosité n’en fasse un motif de passion dévorante, un jour ou l’autre. En témoignent la vie et l’œuvre de Grégory Chanfreau, un auteur commingeois passionné de protohistoire et d’histoire locales.
Une institutrice, c’est ainsi qu’on appelait dans son enfance les professeurs des écoles, lui ayant fait une réponse lapidaire à une question qui la dérangeait probablement, le petit Grégory en fut pour le moins surpris. Incapable de donner le nom d’une population locale avant l’époque gallo-romaine, elle avait répondu de façon péremptoire «il n’y pas eu de gaulois ici».
Une réponse suffisamment choquante pour que le jeune élève ne puisse l’oublier, voire en être hanté, jusqu’à ce que la trentaine venue, il lui prenne l’envie de faire la clarté sur le sujet!
Il faut dire qu’en bien des domaines, le bambin devenu grand (43 ans aujourd’hui), a fait preuve de constance dans l’intérêt qu’il porte aux choses de la vie, fussent-elles simplement ludiques. «J’ai grandi à Saint-Gaudens. J’ai beaucoup joué au football durant mon enfance, et j’y ai joué pendant 25 ans. C’est une passion, ça l’était, ça l’est, et cela restera» dit-il.
Ces mêmes choses de la vie qui réservent des surprises, de belles rencontres, d’heureux évènements à ce père de deux enfants Eva et Gabriel, mais aussi des péripéties moins agréables. Responsable fruits et légumes dans un grand magasin, il a connu le licenciement économique, et le chômage.
Y-aurait-il un lien de frustration entre le refus d’une institutrice trois décennies plus tôt qui ne lui a pas répondu de manière satisfaisante et le rejet d’une entreprise qui l’a momentanément confiné au chômage? Toujours est-il qu’il a mis à profit ces quelques mois de transition pour commencer à trouver les réponses à l’interrogation qui le hantait depuis l’enfance.
Ainsi a débuté une quête que ce chercheur de champignons invétéré a ancrée dans son autre passion, l’amour du terroir, de sa terre natale, le Comminges, jumelé à son intérêt pour l’histoire.
«J’ai depuis toujours eu le goût de l’histoire. Cela a débuté avec Astérix, se rappelle-t-il, et s’est poursuivi en milieu scolaire avec l’étude de la guerre des Gaules de Jules César, les visites avec l’école (on y allait en bus) de la villa gallo-romaine de Nymfius à Arnesp sur la commune de Valentine , de Saint-Bertrand de Comminges, du site archéologique de Montmaurin». Il regrette que ses deux enfants n’en aient pas bénéficié, comme lui à son époque: «aujourd’hui c’est fini» constate-t-il avec un brin de dépit.
S’il a toujours suivi de façon plus ou moins distanciée l’histoire de la civilisation gauloise, la trentaine venue, le temps de tromper l’inactivité d’une période de chômage, il s’est mis à «chercher, de façon sérieuse, au départ par curiosité. Je me suis mis à lire, précise-t-il, à faire des recherches avec internet sur Saint-Bertrand de Comminges, l’épicentre de la tribu des Convènes dont le nom date de la période gallo-romaine. J’en ai découvert le nom en épluchant celui de Lugdunum Convenarum, l’ancien nom de Saint-Bertrand de Comminges».
Ses recherches lui ont permis de découvrir les tribus locales antérieures, celles de la protohistoire (ce temps intermédiaire entre la Préhistoire et l’Histoire), dont les noms sont à la racine du ceux de nombreux villages, de lieux, de cours d’eau, de montagnes: les Arrevaccis (Col des Ares, Arlos, Arreau, Arguénos), les Onésiis (Ôo, One), les Gautiis (Cierp-Gaud, les Garumnis (Garonne), les Inartiis (Pointis-Inard, Labarthe-Inard), les Nébusates (Nébouzan), les Savesiis (Save, Savès)…
L’adulte Chanfreau avait commencé à trouver la réponse aux questions du petit Grégory, mais ce qui était presque une révélation a déclenché dans son esprit un tsunami de curiosité.
«J’ai encore cherché sur internet et trouvé de vieux livres d’historiens, des premiers chercheurs, instituteurs, professeurs, et même curés. Les premières fouilles à Saint-Bertarnd de Comminges ont été faites par un curé». Il a ainsi déniché dans une vieille librairie en Bretagne un bouquin, «formidable» dit-il, «Les Convenae et les Consoranii» de Raymond Lizop aux éditions Privat (1931). D’autres aussi: «Le Comminges et le Couserans avant la domination romaine», éditions Privat (1931). Et de plus anciens encore: «Rebusque Convenarum» de Yves D. Dufor (un ancien professeur et aumônier militaire), avec un éditeur Saint-Gaudinois, Pierre Sabathier (1902). «Quand je les ouvre, je n’arrive plus à les fermer. Ils sont criblés de marque-pages» confie Grégory Chanfreau.
L’ancienneté de ces livres l’ayant conduit à faire des recherches pour s’assurer de l’exactitude de certaines données, Grégory Chanfreau s’est obligé à faire des recoupements avec des documents rédigés par des archéologues, notamment ceux de «Clément Venco qui fait un travail incroyable localement», un archéologue indépendant qui intervient depuis 2021 auprès des communes et des collectivités territoriales.
Grégory Chanfreau a pris et prend toujours son bâton de marche pour partir à la recherche des vestiges évoqués, décrits, localisés dans ces ouvrages, mais pourtant méconnus, souvent à l’abandon, et même oubliés. «Ce qui facilite la recherche, c’est que l’on sait que les lieux protohistoriques sont en hauteur, comme sur la colline du Houcheton à Ardiège, comme le bout du Puy à Valentine…».
«Où je rajoute ma touche personnelle, c’est sur la toponymie en lien avec la première langue parlée dans les Pyrénées, le protobasque, et en lien encore avec l’ancien panthéon pyrénéen qui est gigantesque et que l’on connait grâce à l’utilisation du marbre de Saint-Béat pour la réalisation des autels votifs. J’ai pu retrouver la racine de beaucoup de noms locaux, des communes, des hameaux, des montagnes, des rivières. C’est dans ce domaine que j’ai découvert le plus de choses. Parce que pour tout ce qui est matériel, je n’ai pas trouvé grand chose, si ce n’est de me rendre compte parfois que tel mur étrange se révèle bien être un ancien lieu d’occupation, mais c’est rare».
Il a néanmoins découvert des «bassins à libation», une douzaine, sur le versant est de la Garonne, sur un promontoire rocheux, entre Eup et Saint-Béat. Destinés à des rites religieux, ils auraient été le fait de tribus ibères, les Arrevaccis dont le nom serait à l’origine selon Grégory Chanfreau du val d’Aran, du Col des Ares, des villages de Arlos, Arreau, ou Arguénos.
Pour en savoir plus sur Grégory Chanfreau et son travail, ses deux derniers ouvrages: «Terrae Convenarum», un guide gaulois et gallo-romain du Comminges et sa couronne, finaliste du prix du livre d’histoire régionale Joseph-Laurent Olive. «Mari et le géant endormi» (tome 1, récemment édité), un premier livre jeunesse pour les 9-12 ans, et plus (1).
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(1) Terrae Convenarum, 20 €, Mari et le géant endormi, 9,5 €, autoédition Convenae, disponible dans les librairies et maisons de la presse en Comminges.
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