Comment une maire d’une petite commune rurale se retrouve-t-elle observateur des élections présidentielles au Gabon ?

Je me trouvais en famille dans le Jura. Alors que j’étais attablée en train de déguster un vin de paille, mon téléphone portable se mit à sonner. C’était Alain Dauta, conseiller municipal de Gratens qui me demandait si je voulais être observatrice des élections présidentielles au Gabon dans l’équipe de l’ONG Mouloumbi. Il fallait des français, des canadiens, des marocains et si possible des élus.

J’avais quand même une minute pour donner une réponse ! Choix difficile car je reprenais le travail, il y avait la fête à Lavelanet de Comminges et tant d’autres choses. Encouragée par mon mari et compte tenu de l’expérience exceptionnelle, j’ai dit oui.

Et les préparatifs ?

Continuant mes vacances, je me suis retrouvée en famille au pays de Pagnol. C’est là que j’ai appris qu’il fallait que je me fasse faire de toute urgence le vaccin de la fièvre jaune et la prescription de comprimés de paludisme ! J’ai d’abord contacté les « très dynamiques » centre de vaccination de Marseille puis de Toulouse sans aucun résultat : Docteurs en vacances ! Grâce à une secrétaire compatissante, j’ai pu me faire vacciner à Castres, centre qui travaille aussi l’été !

Décollage de Blagnac, direction Libreville avec étape à Paris Charles de Gaulle où j’ai retrouvé le reste de la délégation composée de 4 autres français et 5 canadiens.

Votre premier travail ?

Nous avons été accueilli par le président du haut conseil des acteurs non étatiques du Gabon qui nous a expliqué le fonctionnement politique du pays. Nous avons également rencontré le président de la commission chargé des élections et la présidente de la Cour Constitutionnelle.

Vos premières observations et votre ressenti ?

La veille des élections, je suis partie avec 2 canadiens et un marocain à Port Gentil. Le soir nous nous sommes promenés dans les rues où ont lieu les derniers meetings. L’espace publicitaire public est occupé par un seul candidat, le président sortant. La télé ne parle aussi que du président sortant, normal me répond t-on, elle lui appartient!.

Beaucoup de jeunes sont dans la rue et ils nous interpellent gentiment. Ils savent qui nous sommes et ils nous demandent de bien observer et de bien dire au monde entier ce que nous aurons vu. Ils veulent du changement. Déterminés, ils veulent que leur vote soit réellement pris en compte !

Le Gouverneur de la Province nous reçoit. Il veut que le calme règne et il ne souhaite pas de rassemblement. Cela paraît compliqué à mettre en œuvre.

Le lendemain matin, samedi 27 août. c’est le jour J.  Le premier bureau n’ouvre qu’à 7h50. Les ouvertures vont s’échelonner jusqu’à 10h car soit, il n’y a pas de clé pour ouvrir le bureau (on va alors chez le chef du village voter), soit le matériel est arrivé tard (il est livré le matin même par les militaires).

Il faut alors installer l’urne, l’isoloir et que trois personnes signent l’ensemble des bulletins de votes (500 bulletins pour chacun des 10 candidats en présence). Une partie des membres du bureau est absente et il faut les remplacer ou les attendre. Bref, les bureaux ouvrent et nous visitons 26 bureaux de vote situés dans 4 centres (3 écoles et un lycée).

Nous sommes souvent interpellés par des gens qui ne peuvent pas voter car ils ne possèdent pas de carte d’identité. Je m’étonne de ce fait et je découvre que depuis trois ans l’Etat ne délivre plus de carte d’identité ! Il donne simplement des récépissés sans photos. Or la seule pièce d’identité semble être exigée pour voter !

Ailleurs, on crie au scandale parce que des personnes ne peuvent voter en présentant une carte d’assurance maladie ou un permis de conduire pourtant détenus par un grand nombre de Gabonnais. Souvent, seuls des privilégiés, souvent fonctionnaires de l’État, possèdent une carte nationale d’identité. Voulant vérifier les pièces reconnues pour le vote, je découvre, punaisée sur une porte d’un bureau de vote, une circulaire de la Présidente de la cour constitutionnelle qui reprend les pièces justificatives que l’on peut présenter (carte d’identité mais aussi cette fameuse carte santé et extrait de naissance certifié!!!).

Je découvre également avec mes deux collègues qu’une circulaire datée du 26 août, veille de l’élection, permet aux soldats de voter là où ils sont affectés. Il suffit de faire une liste additive !! Pourtant, au Gabon, comme ailleurs, les procurations ça existent et il me semble que les fonctionnaires d’Etat ont à donner l’exemple. Quant à cette circulaire qui paraît juste la veille…. Bref, la tension monte…

Et ce fameux dépouillement ?

Lorsque l’heure de la fermeture approche les cours des écoles sont bondées. Je rejoins mon bureau de vote témoin. Le vote est clôturé à 18h50 (18h, heure de fermeture + 50 minutes de retard du matin). Les militaires nous enferment dans le bureau de vote et bloquent la porte. Les gabonais se massent devant les fenêtres. Ils veulent voir le dépouillement, vérifier que tout est dit et écrit correctement.

La particularité du vote gabonais, c’est qu’il y a deux enveloppes : une avec le bulletin du candidat choisi et une autre avec les 9 bulletins restant. Et il faut que les 9 bulletins soient présents non déchirés dans l’enveloppe poubelle pour que le vote soit validé !

Et bien voilà, on retrouve dans l’enveloppe poubelle, pêle-mêle, des papiers bizarres, 8 bulletins au lieu de 9, des bulletins déchirés, des cartes d’électeurs perdues….

23h, le dépouillement est terminé. 293 votants sur 500 : le taux d’abstention est très important. Et cela se vérifie dans tous les bureaux de vote. Jean Ping fait 62 % des voix. Dans les 8 autres bureaux de ce centre de vote, les résultats vont tous dans le même sens. Dans la cour c’est le délire et là nous voyons avec Mohamed, mon collègue marocain qui vient de sortir de son bureau, les gabonais se mettre à brûler l’ensemble des bulletins de vote !!! On essaye de les arrêter et on nous répond que c’est une directive. Alors me direz-vous comment vont-ils pouvoir re-compter les voix ?

Une journée longue et qui a révélé toute la complexité du vote dans ce pays. Une complexité propice à l’erreur. La Présidente de la Cour constitutionnelle nous avait dit que parfois 20 % des résultats étaient annulés. Un taux bien trop important. Tout cela est source de tension et de perte de confiance. D’autre part, les Gabonais doivent attendre 3 jours la proclamation des résultats officiels alors qu’ils savent très vite ce qu’il en est : les SMS, internet existent aussi chez eux…

Vos souvenirs ?

Je garderai un excellent souvenir de ce pays, de l’appétit de vivre de ces jeunes gabonais. Je garderai aussi l’image d’un pays riche : uranium, pétrole, manganèse et d’une population pauvre avec des infrastructures publiques pauvres (école et lycée qui datent des années 60, hôpitaux délabrés…).

Ce peuple courageux mérite sans aucun doute d’avoir une vraie démocratie.